Jean-Michel Ducomte : "Etre féministe et croyant.e, des convictions incompatibles ?"

Jean-Michel Ducomte, membre du Haut Conseil de l’égalité homme-femme, avocat en droit public et maître de conférence à l’IEP de Toulouse, étudie la laïcité depuis les années 2000. C’est dans le cadre de ses recherches que Cactus et coexister lui ont proposé d’animer une conférence intitulée « Etre féministe et croyant.e, des convictions incompatibles ? ».

Jean-Michel Ducomte dit articuler sa réflexion autour de trois champ de recherche : la tradition républicaine liée à l’idée de laïcité, la question européenne et la pensée jaurésienne. Selon lui, le combat féministe s’articule autour de l’émancipation social tout autant que de l’émancipation du statut féminin.

 

Notre intervenant s’est attardé sur la place de la femme dans les textes religieux, une représentation qui varie en fonction de variables comme la géopolitique ou la conjoncture au moment de la rédaction. Mais ce statut ne mérite-t-il pas d’être interprété en tenant compte des évolutions qui ont eu lieu depuis ?

Dans la plupart des religions, la place laissée au femmes renvoie en fait à trois rôles bien distincts : la vierge, la mère et la prostituée. Les femmes sont enfermées dans ces catégories. Il évoque une seconde dimension importante dans la considération de la femme : la peur que suscite l’idée de la femme. Il cite ainsi l’ouvrage La peur en Occident, qui dédie un chapitre à cette peur. Il y ait expliqué la façon dont cette peur a été construite entre XIIIème au XVIIIème. Il soulève naturellement la question qui s’impose : cela a-t-il encore des impacts aujourd’hui ?

 

Aucun dogme religieux ne reconnait à la femme un statut égal à celui de l’homme. La seule supériorité reconnue est celle liée à sa fonction reproductrice, dimension qu’il faut donc fortement nuancer. Domine toujours en effet la peur d’une femme impure qui ne pourrait, à ce titre, participer à la divinité. Dans le sacerdoce, on distribue les sacrements. Ces sacrements sont divins donc pur. L’image impure qui est attribuée aux femmes leur interdit donc de les pratiquer. On admet aux femmes qu’un rôle de prières. Seules les vierges, celles qui ont délaissé leur fonction de reproduction, sont autorisées à participer à la fonction orante. Deux statuts sont ainsi proposés aux femmes : les vierges qui prient ou les femmes mariées et donc exclues de tout rôle religieux. Or, la distinction entre posture traditionnaliste et progressive dépend de cette place accordée au femme au sien de l’Eglise et passe notamment par la possibilité pour les femmes d’accéder aux fonctions religieuses. Dans judaïsme libéral et l’anglicanisme, les femmes peuvent accéder aux postes de rabbin, d’archevêque. Dans le protestantisme, la question se pose moins même si des efforts sont nécessaires. Aujourd’hui, des discours plus libéraux se développent.

La croyance constitue-t-elle un obstacle à l’exposé de revendications ? Pour Jean-Michel Ducomte, cela tient à la nature de la croyance, à son caractère littéral ou adaptable, à la dimension subversive d’une pratique par rapport à la croyance. En ce qui concerne la sexualité, il est difficile de brandir un étendard féministe tout en se revendiquant croyante. Quasiment toues les militantes féministes articulaient leurs discours autour de la critique de la religion. En effet, les oppositions à l’IVG sont toujours de nature religieuse. Les revendications féministes passent ainsi nécessairement par une remise en cause de l’attachement religieux.

Soulèvent également moult débats les deux questions liées de la maîtrise de la sexualité féministe et celle de l’euthanasie. Ces questions relèvent de la même logique que celle de l’IVG : est-ce que l’être humain a la possibilité d’avoir la maitrise sur la vie ou est-ce question de dieu ? Les croyants ont souvent une réserve sur la méthode : quand la vie existe, elle mérite une réserve révérencielle.

Les confessionnalités sont pour lui des facteurs de résistance dès que l’on touche aux questions de l’amour, la vie, la mort… La logique féministe arrive au cœur de la logique implicite de prosélytisme que toutes les religions portent en elles. C’est ce qui explique que les opposants au mariage pour tous soient motivés par des motifs religieux, de quelle confessionnalité que ce soit. Un tel mariage est à leurs yeux impossible puisque c’est admettre l’existence d’une conjugalité sans reproductivité naturelle.

 

Jean-Michel Ducomte évoque également un colloque organisé autour des questions de laïcité au cours duquel il a demandé à une musulmane militante voilée de venir parler du féminisme militant. Cette intervention de Malika Hamidi, doctorante en sociologie à l'EHESS (Paris) avec une thèse sur le féminisme musulman et Directrice Générale de European Muslim Network (Bruxelles), était selon lui une sorte de provocation. Pour elle, le fait qu’elle soit voilée n’indique en rien mon absence de convictions féministes (droits de vote, droit à l’IVG…) mais elle considère que ses convictions religieuses font qu’elle s’habille d’une certaine façon. Elle appelait alors à ne pas assigner les musulmanes à résidence religieuse au motif qu’elles auraient pris un retard sur l’émancipation féministe. Si elle reconnaît le poids des traditions et le fait que son engagement féministe et son attachement religieux joue l’un sur l’autre, elle dément une antinomie du point de vue du croyant. Elle n’écarte pas le fait que son rapport à la religion change au terme de son engagement féministe.

 

Jean-Michel Ducomte présente deux types d’émancipation : sociale et individuelle. Les religions s’intéressent depuis longtemps à la question de l’émancipation sociale puisqu’elle touche directement les droits de l’homme. La question se pose : est-ce que la religion est un obstacle au droit de vote des femmes ? à leur droit au travail ?

Au contraire, historiquement les religions ont plutôt été des facteurs d’accélération de cette émancipation. Sur le terrain des droits civiques, on peut choisir l’exemple du droit de vote des femmes sous la IIIe République. Pour les républicains, le droit de vote des femmes était soit dangereux soit inutile : dangereux parce que les femmes se plieraient à l’avis du clergé, inutile parce qu’elles suivraient celui de leur mari. C’est la droite conservatrice qui plaide en faveur du droit de vote des femmes, avec l’idée que ce vote pourrait être utile stratégiquement.

Les débats tenus alors au Parlement ne respectent pas complètement la division droite/gauche. Pour certains, les femmes travaillent donc oui, elles méritent le droit de vote. C’est le point de vue défendu, entre autres, par Jaurès : si elles travaillent, elles doivent accéder à une égalité complète. Quand Jean Macé évoque l’idée dès 1890, il se base lui aussi sur le principe de leur rôle économique.

Pour le centrisme clérical de droite, les femmes doivent avoir même droits que les hommes, y compris le droit de vote. En revanche, pour la droite plus extrême une telle question en soulève une autre : est-il juste de donner aux femmes sur le terrain civil des droits qu’on ne leur accorde pas dans la religion ? La loi de 1908 est finalement votée par la Chambre des députés mais le Sénat, dominé par républicains, refuse de la voter.

Aujourd’hui, certains s’étonnent que des scores importants des partis religieux dans les pays arabes. Pour Jean-Michel Lecomte, cela n’a rien d’étonnant : ce sont eux qui instaurent des endroits surs pour accoucher, qui gèrent les dispensaires...

 

Jean-Michel Ducomte conclu finalement qu’il existe des différences entre la position officielle des institutions et celle du croyant. Chaque croyant est arbitre de ce qu’il considère comme juste. Les religions sont flexibles, l’hégémonie masculine dans la religion peut aussi être vue comme le reflet de la société. Il insiste ainsi sur le terme d’apostasie, c’est-à-dire la liberté de quitter une religion. Garantie de la véritable liberté des individus, l’apostasie est la contrepartie du prosélytisme. La laïcité n’est ni vestimentaire, ni alimentaire : elle est conventionnelle.

 

 

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