Le revenu universel : mise au point

    Tandis que la fondation humaniste Jean Jaures annonçait dans un de ses récents articles que la question d’un potentiel revenu universel relevait aujourd’hui de « l’utopie la plus réaliste », le Sénat, quant à lui, publiait le 19 mars 2016 un rapport préconisant l’expérimentation d’un revenu de base. Ainsi, soulevée pour la première fois au XVIe et XVIIIe siècles par les philosophes politiques Thomas Moore et Thomas Paine, soutenue ensuite que ce soit par Napoléon Bonaparte ou encore Martin Luther King, la question d’un salaire universel semble enfin pénétrer la sphère publique et médiatique, provoquant son lot de débats mais aussi – comme toujours – bon nombre d’approximations et de simplifications.   

 

 Communément, on définit le revenu universel comme une allocation inaliénable et inconditionnelle distribuée à tout citoyen. Des nuances existent sur l’attribution ou non aux citoyens mineurs (ou sur une attribution partielle comme 30 % pour les – de 15 ans par exemple) et sur le niveau de ce salaire, souvent estimé légèrement en dessous du seuil de pauvreté (60 % du revenu médian en France, soit environ 1000 euros en 2015) c’est à dire 900 euros. Les revenus d’activités et de propriétés viendraient s’ajouter à cette allocation et permet à chacun de travailler s’il le souhaite pour accroître son revenu total.

    Ce court article tendra à expliciter de la manière la plus claire et succincte possible les raisons expliquant l’émergence actuelle de l’idée d’un salaire universel, les moyens de fonctionnement de celui-ci et les conséquences qu’il impliquerait.

I – Les raisons du besoin d’un revenu universel

 

A – De la nécessité de sauver un système de société voué à s’écrouler et de redonner un sens à la vie de chacun

 

    Si l’idée d’un revenu universel commence enfin à parcourir les consciences et infiltrer les débats politiques, la raison en est simple : il représente la seule alternative à un système arrivé à son terme. En effet, les experts sont formels : d’ici 20 ans, c’est environ 47% des métiers d’aujourd’hui qui seront automatisables… La fin de la théorie du processus de destruction créatrice de Schumpeter est enfin sur le point de survenir ; la robotisation, l’intelligence artificielle et le numérique auront raison des emplois les plus basiques mais également de certains domaines du tertiaire. Voici quelques exemples : dans le domaine des transports, les Google cars mettront fin aux emplois de conducteurs ; dans le milieu bancaire et de l’assurance, 500 000 emplois physiques seront remplacés par des services en ligne ; dans la grande distribution, c’est le métier de caissière qui sera la premier à disparaître.

Par conséquent, si certains emplois seront tout de même créés dans des nouveaux domaine en voie d’expansion, c’est la disparition du travail pour les classes moyennes et populaires qui est programmée. Mais comment notre système pourrait alors fonctionner si l’État doit attribuer allocations et prestations sociales à une telle tranche de la population, alors dépourvue d’emplois ? Qui financera la survie de près de 50 % de la population active ? En résumé, sans cette classe moyenne qui consomme et est imposable, le pays s’écroulera : chute de la demande, décroissance, désinflation et surtout impossibilité de maintenir les prestations sociales pour la population seront de mise.

    En outre, l’approche libertarienne du revenu universel offre un second point de vue, moins pragmatique et plus humaniste : permettre à tout homme de travailler ou non, c’est lui rendre sa liberté originelle ; celle métaphoriquement perdue dans le jardin d’Eden. En effet, le travail est malheureusement aujourd’hui une contrainte pour bon nombre de citoyens et surtout parmi les catégories moyennes et populaires : qui rêve de travailler en tant que maçon toute sa vie à se briser la santé pour toucher de quoi simplement subvenir aux besoins de sa famille ? Qui oserait se déclarer profondément heureux lorsqu’il passe sa journée en tant que caissier dans un supermarché à scanner répétitivement des articles sur sa chaise ? La vérité est claire : la plupart des emplois sans qualification – soit ceux amenés à disparaître – empêchent l’Homme de s’émanciper, le réduisent à une forme de néo-esclavagisme malheureusement débilitant et abêtissant. Avec le revenu universel, chacun pourrait enfin décider de travailler ou pas, chacun pourrait redonner un sens à sa vie en faisant ce qu’il a envie de faire, quoique cela soit.

 

B – Le revenu universel : plus pragmatique et envisageable à court terme que l’idée d’un salaire universel

 

    Depuis l’avènement des débats sur le revenu universel, une idée voisine, notamment défendue par Bernard Friot, a également émergé : et si, au lieu de créer un revenu universel permettant simplement à tous de vivre correctement en choisissant de travailler ou non, on décidait d’instaurer un salaire universel ? Ce salaire universel consisterait à élever les cotisations sociales à 100 % du salaire des individus puis à redistribuer l’argent équitablement via l’État. Ainsi, point de coût de financement supplémentaire ; les revenus seraient simplement redistribués de manière égalitaire. En effet, cette idée part d’un postulat simple : dans notre société, on a autant besoin du cadre qui dirige une équipe que de l’éboueur qui permet à la société de fonctionner : pourquoi alors rémunérer davantage une personne qu’une autre ? Évidemment, les études doivent aussi rentrer par exemple en compte et le mérite de certains peut, selon les point de vue, paraître supérieur à celui d’autres personnes et c’est pourquoi il est également envisagé de créer des paliers salariaux : un système de points, de bonus et de malus selon ce que l’on fait (bonus si emploi à haute responsabilité, si bonnes études… malus si peines pénales, si inactivité trop longue…) et qui échelonnerait le salaire, variant par exemple de 1 à 4 (de 1500 à 6000 euros.).

    Cependant, cette idée apparaît comme fortement idéaliste : si elle semble économiquement viable, elle est à l’opposée du modèle et de la mentalité actuels. Qualifiée d’utopique, il faudra énormément de temps pour faire évoluer l’esprit général et obliger chacun à repenser totalement le système. Qui plus est, un tel modèle national poserait problème au niveau international : la lutte contre la fuite des capitaux, fuite des cerveaux (car salaire maximum bas comparé à ce qui se fait actuellement) voire récession économique nécessiterait un protectionnisme encore une fois opposé à l’optique actuelle.

 

    Pour autant, le déterminisme spinoziste incite à penser que la phase de transition qu’incarnerait le revenu universel amènerait un changement de mentalité, transformerait l’état d’esprit toujours plus individualiste de chacun dû au libéralisme et à la constante compétition créée par le capitalisme par un monde plus tolérant et basé sur l’entraide. Mais comment fonctionnerait ce revenu universel ?

 

II – Bénéfices et viabilité de la création d’un revenu universel

 

A – Incidences positives du revenu universel

 

    Tout d’abord, il est essentiel d’énumérer les différents avantages qu’octroierait la mise en place d’un revenu universel. 

La conséquence directe et la plus évidente, outre de sauver un système en perdition comme vu précédemment, est la hausse de la demande que permettrait la présence d’une population disposant d’un revenu inaliénable. En effet, chacun disposerait d’un «tapis » minimum de consommation et donc contribuerait à la croissance du pays. Il faut cependant préciser un élément important : de nos jours, les « cadeaux » de l’État aux ménages telle que la baisse de l’imposition sur le revenu ne se répercutent que peu sur la demande du pays car un phénomène d’anticipation rationnelle existe ; la situation économique est mauvaise et instable et les ménages le savent. Ces derniers préfèrent donc épargner qu’investir. Grâce au revenu universel indexé sur l’inflation, cette peur de ne plus pouvoir rembourser les crédits s’estompent : quoiqu’il en soit, ils bénéficieront d’un revenu et à eux de travailler en plus s’ils veulent augmenter ce dernier. La demande accrue, les entreprises verraient leur carnet de commande également s’accroître et l’inflation, aujourd’hui dangereusement basse (le risque de déflation sous-tend toujours notre économie) remonterait ainsi. La période de chômage serait donc en partie endiguée par une recrudescence de la croissance. 

Qui plus est, il serait alors enfin le moment de mettre en place une flexibilisation du marché du travail tant attendue en France. La rigidité du marché du travail est de nos jours un des principaux problèmes de notre économie ; ce chômage classique représente déjà environ 40% du chômage actuel français en empêchant les entreprises d’embaucher faute de possibilité de licencier ou de flexibiliser les horaires des employés. Si la fameuse Loi Travail qui voulait se charger de flexibiliser le marché du travail a été autant critiquée en France, c’est parce qu’aucun moyen de sécurisation de la vie des travailleurs n’a été pensé parallèlement. En effet, pour prendre l’exemple finlandais, l’économie de ce pays est fortement flexibilisée (les travailleurs s’accordent sur les besoins des entreprises, peuvent se faire facilement licencier…). Pour autant, ses citoyens font partie des plus heureux du monde : la sécurisation du marché leur permet effectivement de supporter sans problème le chômage car les aides sont très nombreuses et incitent à vite retrouver un emploi, ce qui est aisé puisque l’embauche est elle aussi facilitée car pouvant s’adapter aux besoins conjoncturels de chaque entreprise.

Enfin, la mise en place d’un revenu universel permettrait l’abrogation d’une grande partie du système trop complexe et pesant d’allocations actuelles – même si certaines subsisteraient comme on le verra plus tard – ; le tentaculaire appareil administratif étatique serait grandement simplifier et les coûts administratifs chuteraient en conséquence. On estime que cette simplification pourrait correspondre à près d’un tiers du coût total d’un revenu universel (même si les estimations varient, on planifie par exemple en Allemagne que la simplification de leur système reviendrait à en créer un nouveau coûtant 583 milliards contre l’actuel qui coûte 735).

    En outre des avantages économiques existe d’innombrables avantages sociaux et sociologiques. En effet, l‘Homme enfin séparé de l’obligation de travailler pourrait de nouveau donner un autre sens à sa vie : les artistes pourraient enfin vivre de leur passion, les citoyens s’intéresser de nouveau à la politique ou aux activités culturelles, aujourd’hui malheureusement souvent « réservées » aux riches qui disposent de plus de temps et de meilleurs conditions de vie. Le travail domestique serait lui aussi enfin valorisé (on reconnaîtrait dans un certain sens la valeur du « travail » des parents qui cuisinent, nettoient, conduisent leurs enfants…). Enfin, une autre conséquence qui est absolument essentielle est celle, comme énoncé précédemment, serait le potentiel bouleversement du mode de pensée actuel. Celui-ci tendrait vers un système plus altruiste avec des citoyens davantage sereins et heureux car qui possédant la certitude du revenu mensuel, quoiqu’il arrive. On peut également tabler sur un amoindrissement si ce n’est disparition de la « compétition » pour le travail et du principe de méritocratie qui instaure des situations de mépris et de mal-être entre riches et pauvres.

 

B – La question de la viabilité d’un tel système

 

    L’idée d’un revenu universel est souvent qualifiée d’utopique par la plupart de la population, souvent trop peu renseignée sur le sujet qui, il est vrai, paraît d’emblée trop beau pour être vrai. 

La première critique consiste à se demander si, dans un système où le travail n’est plus obligatoire, il resterait tout de même assez de personnes pour faire fonctionner l’économie du pays. La réponse semble positive. En effet, même si ce revenu assure une vie correcte à chacun, la plupart des gens aspirent à davantage que de simplement subsister avec un revenu au peu ou proue égal au seuil de pauvreté. Leurs besoins et envie ne s’estomperaient pas , ils souhaiteraient toujours s’offrir ce dont ils rêvent et – grâce à la flexibilisation du marché du travail –  pourraient travailler le temps qui leur conviendrait. Si les gens travaillaient autant ou moins, cela aura l’avantage de laisser de la place à la part de la population active qui ne disposait pas auparavant de travail et qui en recherchait un. Qui plus est, le travail demeure tout de même une valeur importante pour l’Homme qui peut donner un sens à sa vie à travers celui-ci. Si certains feront le choix de s’investir pleinement dans leur passion ou dans des associations caritatives, d’autres décideront de travailler pour augmenter leur revenu et se sentir utile. En outre, la robotisation et le progrès technique en général auront drastiquement réduit les besoins en terme d’emplois. Les essais ayant été effectués en Finlande, au Canada ou encore dans certains États fédérés des États-Unis se sont avérés concluants  : Dans le programme Mincome au Canada par exemple, seuls 1 % des hommes, 3 % des femmes mariées et 5 % des femmes non mariées ont arrêté de travailler après la mise en place de l'allocation. Dans un sondage en Allemagne 60 % des personnes interrogées disent qu’elles ne changeraient rien à leur mode de vie si elles touchaient le revenu de base ; 30 % travailleraient moins, ou feraient autre chose ; et 10 % répondent : « D’abord dormir, ensuite on verra. » En revanche, 80 % se disent persuadées que les autres ne travailleront plus… le problème réside peut-être davantage dans le manque de confiance des Hommes entre eux. Quoiqu’il en soit, un essai à long terme est néanmoins essentiel pour s’assurer de la viabilité de ce système.

    On reproche également au revenu universel de mésestimer la difficulté de son financement. Pour autant, pour 1000 € par mois (675 Milliards d’euros de dépenses, soit 31 % du PIB), le revenu de base pourrait être financé en mobilisant l’ensemble des dépenses actuelles de protection sociale ainsi que 153 Milliards € de prélèvements obligatoires supplémentaires (près de 7,5 % du PIB). Cependant, puisqu’il serait important de conserver quelques types d’allocations comme l’assurance maladie, d’autres moyens doivent être envisagés. Pour le fervent défenseur du revenu universel Philippe Van Parijs, le financement de l'allocation universelle doit contribuer à l'équité et diminuer les inégalités. Il parle donc notamment de la création d’une taxe Tobin sur les transactions financières, de la taxe Keynes sur les transactions boursières, de l’impôt sur les dons et héritages, sur la pollution (une écotaxe) et les revenus marchands. Une augmentation de la TVA sur certains produits non vitaux est également envisagée. Celles envisagées ont donc en plus l’avantage de sanctionner des comportements que l’opinion réprouve : nuisances écologiques, spéculation boursière, rémunérations obscènes et inégalitaires… D’autres économistes comme Yolland Bresson préconisent d’utiliser la création monétaire mais celle-ci nécessiterait une réappropriation de la fonction régalienne de battre monnaie. Ainsi, les solutions apparaissent comme nombreuses mais doivent être envisagées de façon plus approfondies

    Comme vu précédemment, il est nécessaire de conserver certaines allocations en plus du revenu universel. En effet, supprimer toutes les allocations reviendrait à aller à l’encontre du but originel du revenu universel en versant en fait moins d’allocations qu’auparavant aux pauvres qui en bénéficiaient beaucoup et en versant une certaine somme supplémentaire aux riches qui n’en ont pas besoin. Il faut en réalité absolument que notre allocation universelle remplace avantageusement les allocations actuelles pour les plus démunis qui recevaient le plus d’aides ; certaines allocations subsisteraient donc comme le système assurantiel, la couverture-maladie universelle ou encore l’allocation aux adultes handicapés, spécifiques et essentielles. 

    La dernière limite majeure concerne la question internationale.En effet, deux problèmes se posent. D’une part, la hausse de la demande créée par le revenu universel pourrait ne pas se répercuter sur la croissance du PIB si la plupart des achats portent sur des produits importés. De plus, un modèle national si particulier pourrait provoquer quelques difficultés à l’international de part la question des flux migratoires : si la France était le seul pays à mettre en place un tel revenu, nombreux seraient les étrangers à se ruer à France pour en profiter et le pays risquerait de ne pas forcément pouvoir subvenir aux besoins de tout le monde ; il serait alors important de rendre malheureusement plus difficile l’accès à la nationalité française. 

À long terme, il serait essentiel de converger vers un système similaire européen, avec un revenu différent selon le niveau de développement de chaque pays.

 

Aujourd’hui, qui propose quoi ?

 

http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/10/21/revenu-de-base-les-propositions-des-candidats-a-la-presidentielle_5018302_823448.html?xtmc=revenu_universel&xtcr=3

 

Sources : 

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